Penser l’espace sportif comme une infrastructure sociale, économique et urbaine en Afrique
Résumé
Le sport n’est plus seulement une pratique physique ou un spectacle. Il constitue
désormais un instrument de politique publique et de développement territorial,
capable d’agir sur la santé, la jeunesse, la cohésion sociale, l’attractivité,
l’aménagement urbain et l’économie locale. Cette approche est particulièrement
pertinente en Afrique, où croissance démographique et urbanisation augmentent
rapidement les besoins en équipements collectifs. Au Sénégal, où la moitié de
la population a moins de 19 ans et où 54,7 % de la population vit en milieu
urbain, l’enjeu n’est donc plus seulement de construire des infrastructures
sportives, mais de concevoir des espaces sportifs et récréatifs intégrés au
fonctionnement des territoires.
1. Le sport, une nouvelle composante de l’aménagement territorial
Les travaux consacrés au management territorial du sport montrent le
passage progressif d’une approche centrée sur l’équipement à une approche
systémique intégrant gouvernance, attractivité, économie, usages sociaux et
identité du territoire. Patrick Bayeux souligne qu’une politique sportive
territoriale repose sur l’articulation entre équipements, acteurs publics,
clubs, écoles, financements, ressources humaines et outils de pilotage (Bayeux,
2022). Dans la même logique, Lapeyronie et Roussel envisagent le sport comme
une ressource susceptible de différencier et de dynamiser un territoire.
Cette évolution est particulièrement importante en Afrique, où la
politique d’infrastructures demeure encore souvent structurée autour des grands
stades et des équipements de compétition. Or, les besoins sociaux concernent
également les terrains de proximité, espaces multisports, parcours de santé,
pistes de marche et de course, espaces de fitness, aires récréatives et lieux
ouverts aux familles.
Le changement de paradigme peut ainsi être résumé par une formule :
passer de l’équipement sportif au territoire sportif.
2. Une question stratégique pour le Sénégal
Cette réflexion prend une dimension particulière au Sénégal. Selon
le cinquième Recensement général de la Population et de l’Habitat, la
population résidente atteignait 18,1 millions d’habitants en 2023. Les moins de
15 ans représentent 39 % de la population et la moitié des Sénégalais ont moins
de 19 ans. Dans le même temps, 54,7 % de la population vit désormais en milieu
urbain (ANSD, 2024).
Cette double dynamique – jeunesse démographique et urbanisation –
transforme la question sportive en problématique d’aménagement. Une ville peut
être physiquement construite mais socialement incomplète lorsqu’elle ne prévoit
pas d’espaces permettant aux enfants de jouer, aux jeunes de pratiquer, aux
adultes de marcher et aux familles de se rencontrer.
L’espace sportif doit donc être considéré comme une infrastructure
sociale de proximité. Cette orientation rejoint la Stratégie nationale de
Développement 2025-2029 – Sénégal 2050, qui prévoit notamment un schéma
directeur des infrastructures sportives, le développement des équipements de
base dans les collectivités territoriales et un dispositif de maintenance.
3.L’équipement sportif comme producteur de valeur territoriale
L’intérêt territorial du sport tient à sa capacité à produire
simultanément plusieurs formes de valeur.
Sur le plan sanitaire, un espace accessible facilite l’activité
physique quotidienne. L’Organisation mondiale de la Santé estime que 31 % des
adultes et environ 80 % des adolescents dans le monde n’atteignent pas les
niveaux recommandés d’activité physique (OMS, 2024). L’aménagement sportif
constitue ainsi un instrument potentiel de prévention.
Sur le plan social, le sport peut favoriser les rencontres, la
participation communautaire et la cohésion. Schulenkorf (2012) montre toutefois
que ces effets sont liés à la qualité de la gouvernance et à l’implication des
populations. Sur le plan économique, un équipement bien animé génère des
besoins en encadrement, maintenance, sécurité, restauration, commerce,
événementiel et services.
Enfin, sur le plan territorial, le sport participe à l’identité et à
l’attractivité. Au Sénégal, la lutte, les régates de Saint-Louis, le football,
les activités nautiques de la Petite Côte ou encore le mouvement navétane
constituent des ressources culturelles et territoriales. Les travaux de Pascal
Boniface rappellent, à une autre échelle, la puissance du sport comme vecteur
d’image, d’appartenance et de rayonnement.
4.Construire ne suffit pas : la question des usages
La littérature scientifique invite à éviter une vision déterministe
du sport. Coalter (2010) rappelle que les bénéfices sociaux attribués au sport
ne sont ni automatiques ni mécaniques : ils dépendent de la qualité du
programme, de l’encadrement, de l’environnement institutionnel et des objectifs
poursuivis.
Il en va de même pour l’infrastructure. Un terrain construit sans
programme d’animation, sans modèle de gestion, sans maintenance ou sans prise
en compte des femmes, des enfants, des personnes âgées et des personnes en
situation de handicap risque de produire un impact limité.
La performance d’un équipement devrait donc être évaluée à travers
des indicateurs d’usage : taux de fréquentation, diversité des publics,
amplitude d’ouverture, accessibilité, coût de fonctionnement, activités
organisées, emplois soutenus et satisfaction des usagers. La véritable unité de
mesure d’une politique d’aménagement sportif ne devrait plus être uniquement le
nombre d’infrastructures construites, mais l’usage territorial qu’elles
génèrent.
5. Pour une nouvelle génération d’espaces sportifs africains
Les espaces sportifs de demain devraient être davantage polyvalents
: terrain multisports, piste de marche, espace de fitness, jeux pour enfants,
zones ombragées, espaces verts et services de proximité peuvent être pensés
dans un même ensemble.
Cependant, la conception doit être profondément contextualisée.
Copier un modèle conçu pour un autre environnement climatique ou
socio-économique n’est pas nécessairement pertinent. En Afrique, l’ombrage, la
sécurité, la consommation énergétique, les matériaux disponibles localement, la
facilité de maintenance, les comportements des usagers et le modèle économique
futur doivent être intégrés dès la phase de conception.
La première question d’un projet ne devrait donc pas être : « Quel
équipement voulons-nous construire ? » mais plutôt : « Quels usages et quelle
vie voulons-nous créer sur ce territoire ? » L’architecture et l’équipement
viennent ensuite.
Conclusion
Pour le Sénégal comme pour de nombreux pays africains, le sport
constitue une ressource encore insuffisamment exploitée dans la planification
territoriale. Il peut améliorer la qualité de vie, favoriser l’activité
physique, contribuer à l’éducation et à la cohésion sociale, soutenir de
nouvelles activités économiques et renforcer l’identité des territoires. Mais
ces effets exigent une planification rigoureuse, une gouvernance adaptée et une
évaluation permanente.
Le défi n’est donc plus uniquement de construire davantage
d’équipements sportifs, mais de concevoir des territoires dans lesquels le
sport devient une composante ordinaire de la vie quotidienne. C’est à cette
condition qu’il peut réellement devenir un moteur de développement des
territoires africains.
Références bibliographiques
ANSD (2024).
Cinquième Recensement général de la Population et de l’Habitat (RGPH-5),
Sénégal.
Bayeux, P. (2022).
Le Sport et les Collectivités territoriales, 6e éd. Paris : Presses
Universitaires de France.
Boniface, P. (2021).
Géopolitique du sport. Paris : EKHO / Armand Colin.
Coalter, F. (2010).
« Sport-for-development: going beyond the boundary? », Sport in Society, 13(9),
1374-1391.
Lapeyronie, B. &
Roussel, A. (dir.) (2015). Management & Marketing territorial des sports.
Éditions de Bionnay.
OMS (2024). Activité
physique : principaux faits. Organisation mondiale de la Santé.
République du
Sénégal (2025). Stratégie nationale de Développement 2025-2029 – Sénégal 2050.
Schulenkorf, N.
(2012). « Sustainable community development through sport and events: A
conceptual framework for Sport-for-Development projects », Sport Management
Review, 15(1), 1-12.
Amadou Sylla Sarr DIAW
Spécialiste en Conception et Développement d’Espace Sportif et Récréatif Innovant /
Président Fondateur A2S SPORT
